L'ombre des mots, le chic des photos

Mots légers, mots profonds qui s’enlacent, se conjuguent, se disent, s’écoutent, se parlent, se taisent, se perdent Photos de l'extérieur, photos de l'intérieur...

24 octobre 2007

LE VIEIL HOMME

Dernière phrase : "il lui donna solennellement les clés de la maison"

Le vieil homme s’arrêta en haut des marches. Il était tellement essoufflé qu’il dût se tenir immobile un bon moment pour reprendre sa respiration qui jour après jour devenait de plus en plus sifflante. Il se soutint au pommeau de la rampe d’escalier en avalant avec douleur de grandes goulées d’air. En ces instants, il avait toujours cette horrible sensation que son torse était une torche en feu.

consigne_55Il se dit que décidément il devrait s’éviter ce genre d’exercice qui l’épuisait littéralement. Et Anna, sa femme bien aimée, qui n’était plus là pour lui prendre la main, le soutenir !
A quoi cela sert-il ? se demanda t’il. Pour quelle raison s’échiner à cette petite promenade journalière que lui avait conseillé son médecin,  au terme de laquelle il avait l’impression d’avoir du coton à la place des muscles, un brasier à la place des poumons et ses os qui s’entrechoquaient comme si son squelette était en train de se désarticuler ? Pourquoi continuer à résider seul dans cette grande demeure abandonnée de tous ?
Même les domestiques, au bout de quelques mois de salaires impayés, étaient partis.

Il fit quelques pas et s’écroula sur le banc qu’Anna avait fait installer en haut des marches. Ce même banc, où chaque soir, ils s’installaient ensemble pour admirer le jardin de fleurs qu’elle aimait tant, les troènes que leur jardinier s’était amusé un jour à tailler en forme d’animaux géants, et au loin ce magnifique paysage de forêt où quelquefois ils apercevaient tantôt un écureuil, tantôt un chevreuil qui passait tranquillement sans se soucier d’eux. Il se souvint qu’à ces moments là, tous deux se regardaient d’un air complice et ne disaient pas un mot pour prolonger cet instant de bonheur.

« Oh tendre Anne, il me tarde tant de venir te rejoindre » pensa t’il. Ses souvenirs le laissaient toujours triste et encore plus seul.
Comment pouvait-on être plus seul que seul ? Encore une question qu’il se posait souvent.

Perdu dans ses réflexions, il n’entendit pas arriver la voiture de son fils qui, comme tous les premiers dimanches du mois venait lui rendre visite. En l’apercevant au bas de l’escalier, il sursauta comme s’il avait vu un fantôme. Pourtant, il se dit que François arrivait à point nommé. Sa décision était prise : ce soir, il ne brancherait pas son appareil à oxygène. Il avait tant envie de serrer de nouveau Anna dans ses bras que cette idée lui amena un sourire qui illumina d’un coup de jeunesse son visage jusqu'alors terne et ridé.

Il sortit de sa poche le trousseau, se leva, fit quelques pas en direction de François qui gravissait les dernières marches. Il l’embrassa et le regardant droit dans les yeux, il lui donna solennellement les clefs de la maison.


Posté par Brie à 14:40 - Exercices d'écriture - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Magnifique, attendrissant, réaliste un très très beau texte à faire découvrir autour de soi

Posté par willow, 25 octobre 2007 à 12:43

C'est triste mais c'est beau !

Posté par G de B, 12 novembre 2007 à 10:01

Je découvre tes mots, très émouvant ce texte et si véridique..

Posté par Lovida, 03 décembre 2007 à 21:55

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